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FRA: Le progrès au XXIème siècle ou «qu’est-ce qui a cloché?»

Pr. Axel KAHN, généticien célèbre et président de nombreux comités d’éthique, Président de l’Université Paris 5 Descartes a spontanément accepté de venir ouvrir le cercle de conférences données dans le cadre du club des chercheurs au Collège Franco-britannique, le 3 décembre 2008.

La notion de « progrès » aujourd’hui ne peut pas ne pas intéresser les chercheurs et plus largement les étudiants. En effet, chacun se doit d’« enrichir les savoirs », chaque chercheur est persuadé de participer au progrès de la société. Cette notion de progrès est donc centrale à toute activité intellectuelle, mais cette notion est-elle aujourd’hui en crise ?

Vue comme un « pas collectif du genre humain » par Victor Hugo ou comme une « progression continue vers un terme idéal » par Jean-Paul Sartre, la notion de progrès traverse cependant une période de crise. Ainsi, en Occident, la confiance dans le progrès a subi une évolution fantastique en un siècle : de confiance aveugle au début du XXème siècle nous sommes passés à une méfiance absolue. D’une perception des chercheurs comme « hussards noirs du progrès », nous observons de plus en plus que les effectifs des filières de recherche en sciences exactes plongent tandis que ceux des écoles de commerce, de business augmentent sans cesse.

Cette « marche de l’humanité d’un pas ferme et sur la route de la vérité du bonheur et de la vertu » selon Condorcet a permis l’exploration de la Lune, la construction d’une communauté mondiale par le réseau Internet, le séquençage du génome humain mais il s’est également accompagné d’une hausse de l’individualisme et des dépressions, des millions de morts atroces que ce soit à Auschwitz ou à Hiroshima, ou la destruction de l’environnement à l’échelle planétaire, alors –se demande Dr. Kahn- « qu’est-ce qui a cloché dans cette idée fabuleuse du progrès..? » Le progrès de la connaissance, de la technique, de la prospérité des nations, le progrès du bonheur des peuples semble aujourd’hui devoir être pris avec beaucoup plus de distance, voir de naïveté.

Axel Kahn, érudit et scientifique, a rappelé à un auditoire passionné l’origine de cette notion et son évolution jusqu’à nos jours, que Cité Babel se propose de vous rapporter ici.

Tout d’abord la science en tant que « fonction dont le but est la connaissance des lois régissant les phénomènes naturels » n’est pas si vieille que ça, 5/6000 ans au plus, les Grecs ayant les premiers réfléchi sur la science, mais pas sur le progrès. Or les Grecs n’ont nullement le sentiment que la société est perfectible, en revanche, inventent la réflexion sur les relations entre la science et la morale.

La réelle notion de progrès nait avec la renaissance, notamment avec Francis Bacon pour qui « le savoir est pouvoir » et René Descartes affirmant que la « science est faite pour l’homme comme maitre et possesseur de la nature ». Blaise Pascal voit l’Humanité comme un seul homme, chaque individu comme une cellule constitutive de celui-ci « toute la suite des hommes depuis tant de siècles est comme un seul homme qui apprend continuellement », depuis lors, l’Homme possède alors un pouvoir sans fin.. du moins en est-il persuadé.

Le 18ème siècle retrouve l’optimisme des anciens Grecs et l’amélioration matérielle des conditions de vie de l’homme est l’aboutissement de cette idée même du progrès. Cette vision positiviste du progrès va se poursuivre jusqu’au 20ème, où l’ambivalence de la science va aboutir sur une vision beaucoup plus contrastée du progrès. Dr. Kahn prend pour exemple Fritz Haber, Prix Nobel de Chimie en 1918 qui est à l’origine de la création des engrais chimiques qui purent sauver des millions de personnes. Ses découvertes permirent aussi de créer l’ypérite, le gaz des tranchées et le Zyklon B, le gaz des camps : le même homme, la même science ont pu avoir deux utilisations. Dès lors l’idée même du progrès allait être assimilée à un double tranchant redoutable. De même, reprend Dr. Kahn, les 19 du 11 septembre avaient fait des études poussées..

Y avait-il de la naïveté dans la notion du progrès ? Importe-t-il avant tout de réfléchir aux moyens utilisés ? En effet, la notion de « fin » semble avoir disparu chez les jeunes chercheurs actuels.

Prenant pour exemple une promo de l’Agro dont il était parrain, Axel Kahn rapporte l’anecdote suivante : demandant à de jeunes diplômés ce qu’ils veulent faire de leur carrière, il croyait s’entendre répondre « nourrir le monde, non ? ». Mais un petit froid d’installe. « Ils n’osaient pas répondre « avoir du pèze », agir sur le monde, aider l’Humanité n’existait pas pour ces jeunes diplômés, le but de leur engagement est prendre des parts de marché. Telle est la perte d’idéaux induite par l’absurde capitalisme financier moderne. » Ainsi, on se fixe des moyens sans jamais observer les fins de notre activité scientifique.

Pr. Kahn de conclure que l’amélioration des moyens doit accompagner un but ultime de la recherche, seulement ainsi nous réhabiliterons l’optimisme du progrès et de l’idéal universitaire.

GLG


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