LAÏCITÉ : RELIGION ET ESPACE PUBLIC

Lorsque l’on arrive à la Cité Internationale Universitaire de Paris on trouve juste devant la Maison Internationale un grand cercle où sont inscrits certains de ses principes fondateurs. Dans cet article nous voulons attirer l’attention sur l’un d’eux, à savoir la laïcité. « Conçue dès sa fondation comme un espace laïque, la Cité Internationale ne dispose d’aucun lieu de culte » dit clairement le message que nous évoquons. C’est sans aucun doute un très nette et très beau message de bienvenue de la conception française de la laïcité à tous les visiteurs et les nouveaux arrivants : on accède à un espace laïque, vide donc de toute manifestation religieuse. Car, historiquement, au-delà de la séparation de l’Église et de l’État et de la liberté de cultes, c’est l’effacement de toute trace de la religion dans l’espace public l’implication la plus importante de la laïcité dans la tradition française.

Bien sûr, on peut comprendre cette tradition, de fait, elle relève d’une expérience partagée par plusieurs pays du monde entier, issus pour la plupart de l’ancienne catholicité de l’âge classique. À cette époque-là, les XVIe-XVIIIe siècles à peu près selon le cas, eut lieu dans tous les pays catholiques un grand effort de sacralisation de l’espace et du temps. Certes, avec de différences de rythme, de profondeur et de succès, on assistait alors à une entreprise éducative d’échelle presque globale dirigée à faire de tous les individus des véritables fidèles, à faire de la société une église et de l’État son bras protecteur. Conséquemment, on retrouvait quotidiennement et partout (semper et ubique) les symboles visibles et sonores de la catholicité.

Jusqu’à nos jours on peut voir les traces de cet ancien régime même dans une ville sécularisée comme Paris. Aujourd’hui placés dans les 6e et 7e arrondissement, on trouve encore certains des bâtiments dédiés au culte, à la prière, à la charité et à la formation des prêtres qui dominaient par leurs dimensions et par leur nombre l’espace urbain de l’ancienne paroisse de Saint Sulpice à une époque déjà lointaine. Juste pour citer quelques-uns : les Missions Étrangères (rue du Bac), l’hospice des Incurables (ancien hôpital Laennec), Saint Joseph des Carmes (rue de Vaugirard), la congrégation de la Mission (rue de Sèvres) et bien sûr, la monumentale église paroissiale.

Or, dans un contexte si fortement empreint de la religion, l’État moderne, pour construire son pouvoir, n’a pas pu peut-être faire autrement que se confronter avec elle. Tel a été sans doute le trait le plus important de l’histoire du XIXe et même de la première moitié du XXe siècle des pays catholiques. Un peu partout a eu lieu l’affrontement entre l’Église et l’État, très souvent sous les drapeaux de la tradition et la modernité respectivement. Affrontement parfois sanglant sous la forme de véritables guerres civiles, ou au moins dramatiques, lors des interminables querelles locales ou lors des batailles pour le contrôle du gouvernement, de l’espace, de la société ou de l’école. Certes, tout cela n’a pas empêché des périodes plus ou moins prolongés de modération, pendant lesquels on croyait possible la conciliation de la tradition confessionnelle et liberté. Mais la dispute prit sa place plus tôt ou plus tard partout.

Remarquons le conflit pour l’espace public dont les traits caractéristiques, malgré la diversité des cas, ont été l’interdiction des processions religieuses de la Semaine Sainte et de la Fête Dieu, des sonneries de cloches et parfois de toute sorte de célébration religieuse hors des temples. En outre, l’État a déployé dans l’espace sa propre empreinte : surtout à partir du milieu du XIXe siècle, on a vu se construire les nouveaux espaces « neutres » de la laïcité. C’était le cas des grands bâtiments des bureaux publics, parfois véritables cathédrales laïques par sa monumentalité, mais plus encore les lieux de rassemblement et de célébration des fêtes nationales tels que les théâtres, les jardins et les grands boulevards, où les statues des héros de la patrie ont remplacé celles des saints. Car on était à l’heure de l’apprentissage des valeurs civiques et la rue, la place, le carrefour devenaient des hauts lieux d’un nouveau culte patriotique. C’était aussi les cas des grands monuments de la modernité, comme ceux de nouveaux moyens de communication, comme les gares. Dans ces nouveaux espaces les processions laissaient le pas aux défilés militaires ou civiques et manifestations, et les anciens pèlerinages aux visites qui constituent les précédents du tourisme actuel, tandis que les horloges des municipalités ou les bruits de la modernité devaient réorganiser le paysage sonore. Il reste que la ville de Paris nous offre l’exemple par excellence du réaménagement urbain du XIXe siècle, au point de s’être constitué comme référence pour de nombreuses villes du monde entier. Les défenseurs de la tradition ont réussi parfois à ériger aussi de nouveaux monuments pour répondre et pour limiter la portée de la sécularisation de l’espace, mais sans arriver jamais à reconstruire l’espace catholique de jadis. Or, encore dans nous jours s’érigent parfois face à face certaines des symboles du conflit, comme la Tour Eiffel ou le Sacre Cœur, concurrents d’autrefois dans la lutte pour gagner l’espace parisien à la modernité ou à la religion.

Les défenseurs de la modernité et du « progrès » pensaient très souvent que, au terme du conflit, la religion allait tout simplement disparaître. Cela, évidement, n’a pas eu lieu, même si la pratique religieuse a décliné dans certaines des anciens pays de la catholicité, notamment dans l’Europe occidentale. En revanche, on a vu dans la plupart de ces pays l’affirmation des libertés de conscience et de cultes, parfois jusqu’à la séparation la plus complète de l’Église et l’État. Aussi son status s’est-il modifié sensiblement : fait de mentalité auparavant, elle devint affaire d’opinion déjà au XIXe siècle.

Tout cela appartient aujourd’hui à l’histoire mais aussi à la mémoire. En effet, dans les pays qui ont connu ce type d’expérience on retrouve très souvent de groupes très engagés dans la défense de la laïcité : enseignants, juristes, universitaires, loges maçonniques, plus récemment associations féministes. On y retrouve les différentes déclinaisons de l’anticléricalisme, examinés déjà depuis longtemps dans l’ouvrage classique à ce propos de René Remond. Ce sont de groupes qui peuvent aller de la défense de la liberté de conscience ou de la critique des institutions ecclésiales mais qui font des valorisations positives de la religion, jusqu’à l’athéisme militant. Des groupes les plus radicaux dont la conduite relève aussi parfois du domaine religieux.

Ainsi donc, peut-on sûrement comprendre l’histoire et la mémoire de la laïcité. Il s’agit, il faut peut-être le répéter, d’une histoire dont la problématique, bien que pas forcément les solutions, a été partagé par les pays issus de la catholicité. Celle de la laïcité a été une lutte normalement inspiré par de valeurs que, tout comme la liberté de conscience, nous inspirent encore aujourd’hui. Néanmoins, en comprenant ce processus on ne peut que se poser la question de l’actualité d’une telle exclusion dans nous jours.

En effet, il faut dire que l’État de nos jours s’est consolidé dans la plupart des pays de tradition catholique, tandis que le principe de la liberté religieuse a été accepté aussi par l’Église catholique issue du Concile Vatican II. Il y a eu également d’autres points d’approche importants. Par exemple, pour ce qui concerne l’espace public, les deux parties de l’ancien conflit partageaient historiquement certaines idées à propos de son usage, notamment les préoccupations héritées de l’époque des Lumières pour assurer la dignité, la propreté et la « décence » de cet espace. Principes dont la protection nous rassemble aussi aujourd’hui. On a construit aussi de consensus à propos certaines expressions religieuses, que dans nos jours peuvent avoir lieu dans l’espace urbain aussi bien en France que dans d’autres pays qui ont connu les affrontements que nous avons évoqués.

Il reste que dans l’Église catholique comme dans d’autres religions, on retrouve des efforts pour « deprivatiser » la religion pour ainsi dire, c’est-à-dire, pour gagner une présence dans l’espace public, tout en respectant le principe de la liberté religieuse. C’est ce que l’on peut voir dans certains mouvements sociaux et politiques ou dans certaines efforts de résistance « ethnique » de toute la planète. Dans le catholicisme sans aucun doute, aussi bien dans la théologie de la libération latino-américaine que dans les pays où les chrétiens constituent une minorité comme au Moyen Orient ou en Chine. Mais c’est aussi le cas du bouddhisme de Myanmar et du Tibet, ou des mouvements évangéliques des États-Unis. Dans ces conditions, c’est-à-dire, dans l’acceptation du principe de la liberté de conscience, comme l’a plus longuement argumenté le sociologue espagnol José Casanova, la participation des religions dans la sphère publique peut être toute à fait légitime. Plus encore, dit Casanova, lorsque certaines religions se battent contre l’autoritarisme politique, contre les dérives de l’autonomie des sphères séculières vis-à-vis tout sorte de considération éthique, ou pour protéger les traditions de certaines communautés ethniques.

Dans ce contexte, on peut se demander sur le besoin de continuer à exclure la religion de l’espace par excellence de la convivialité internationale et du multiculturalisme de la ville de Paris.

David Carbajal López

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1 commentaire

Classé dans Français

Une réponse à “LAÏCITÉ : RELIGION ET ESPACE PUBLIC

  1. Krajkov

    Excellent article, du véritable « food for thought »!

    Je partage le sentiment de l’auteur à la fin, lorsqu’il s’interroge sur la légitimité de continuer à exclure les religions de l’espace public. La laïcité ne veut pas dire interdiction des lieux de culte dans l’espace public, bien au contraire : on se doit de respecter la liberté de chacun dans la mesure où ça n’interfère pas avec les affaires de la cité (no pun intended).

    Le problème est que certains érigent ce principe sacro-saint de laïcité en idéologie à caractère intolérant : au nom d’une neutralité de l’État, les gens seraient tenus à ne pas manifester leur appartenance à un groupe religieux en dehors de chez eux! C’est là le parfait contraire de nos principes républicains, à savoir la liberté et l’égalité. Liberté, au sens où chacun adhère à l’organisation qu’il souhaite; égalité, dans la mesure où un croyant ne subit pas de discrimination par rapport à un athée.

    La problématique religieuse se manifeste le plus clairement, à mes yeux, lorsque l’Église/Mosquée/Synagogue essaye d’influencer les « policy-makers » (législateurs), au sens le plus large du terme. Si l’homosexualité ou l’avortement sont considérés comme des péchés par ces doctrines, tant mieux pour elles; mais les droits civils et la liberté individuelle (de mode de vie, de choix quant à son propre corps) sont des sujets réservés à l’autorité publique, voire au corps citoyen dans son ensemble (qui y inclure? Voilà une autre question intéressante). C’est là que réside la séparation à établir entre ces institutions à but (non?) lucratif, qui deviennent de facto de puissants groupes de pression, et l’État « républicain », législateur en chef. Malheureusement, certains membres du Gouvernement (je ne vise pas à accuser des personnalités spécifiques du pouvoir exécutif en place), qui prônent volontiers la laïcité lorsqu’il en vient à l’Islam (port du voile/burqua, débat identité nationale…), mobilisent des valeurs d’ordre spirituelles pour enterrer certains sujets sociétaux de grande importance.

    Bref, le débat est passionnant et passionné, il y a suffisamment d’arguments et de points de vue divergents pour remplir une encyclopédie.

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