La CIUP : un univers, un alphabet

Ce sont 24 lettres gigantesques, issues de différents alphabets et apposées sur les arcades, qui accueillent les futurs résidents qui on été jusqu’ici guidés par les signes froids de la RATP ou de la ville de Paris. L’arrivée à la Cité crée une empathie immédiate entre l’étudiant étranger primo-arrivant et ces signes accueillants par la convocation de la langue de l’Autre et de cultures encore mystérieuses, venues de pays lointains. La myriade de signes se mêlant à l’espace se déploie à l’extérieur comme à l’intérieur des bâtiments. L’écriture est colorée, tantôt déclinée presque insolemment sur les murs des bâtiments, tantôt pourvoyeuse d’informations textuelles, ou encore explicative, sur la rosace ou sur les panneaux des maisons. Elle est là, non seulement pour guider et accompagner, mais aussi pour rappeler la dynamique humaine, multiculturelle et polyglotte de cette « ville dans la Ville ».

L’identité visuelle actuelle de la Cité Internationale est cet élément d’identification et d’orientation depuis le 23 novembre 2004. Pour le visiteur pressé ou nocturne, la signalétique a ses contraintes. Pourtant, pour les habitants, c’est une présence qui va au-delà de la pure fonctionnalité. C’est précisément l’effet voulu par l’atelier Intégral Ruedi Baur et associés, en collaboration avec le typographe André Baldinger et le designer Eric Jourdan, créateurs de cette identité : « Donner au site la dimension contemporaine, vivante et dynamique qui lui faisait défaut. C’est elle qui doit démontrer, de manière naturelle et évidente, que l’idée fondatrice de brassage est une réalité en marche. Pour ce faire, la signalétique ne peut qu’avoir une visibilité supérieure à celle qui lui est accordée habituellement. »
La charte graphique de la Cité est basée sur la typographie : la police Newut plain a été choisie par Baldinger comme caractère de base, à partir de laquelle 57 caractères issus d’écritures provenant des cinq continents ont été créés. Cette police ne prévoit pas de différence de taille entre majuscules et minuscules, elle n’est donc pas « discriminante ». C’est également la police du magazine biculturel de la chaine Arte Karambolage, qui présente parallèlement les cultures allemande et française dans les deux pays.
La création du logiciel « Letterror mixer », un générateur aléatoire, qui ventile automatiquement les 57 signes dans le corps du texte,  montre à quel point l’identité visuelle cherche à intégrer les principes identitaires de l’endroit, à savoir l’égalité et la diversité. Le but est de ne pas unifier, mais au contraire laisser place à la diversité. À la différence du sentiment développé ailleurs à Paris ou en France, notamment avec l’actuel débat sur l’identité nationale (qui oppose des concepts hors de tout contexte : stigmatisation de l’Islam, de l’immigration, hors de tout contexte historique ou géopolitique, et qui donne une relecture amère au 21ème siècle d’un hymne qui invite à « abreuver les sillons d’un sang impur »), l’identité visuelle de la Cité fonctionne à la façon d’une fractale dont la partie et le tout interagissent infiniment. Ainsi, le monde se confond avec la Cité, et vice-et-versa.
En tant qu’habitante mais aussi en tant que professionnelle de l’image, j’ai suis tout de suite devenue complice avec ce langage visuel. Je me suis immédiatement mise en quête des auteurs de ce geste ludique et généreux, pour finalement découvrir des designers qui dépassent la seule notion classique de la spécialité pour définir une discipline plutôt semblable à celle d’un grammairien de l’espace urbain. C’est alors que j’ai entendu parler de l’atelier Intégral, créé en 1998 par le designer Ruedi Baur, qui est également l’auteur de l’identité de lieux emblématiques de Paris tels que le Centre Georges Pompidou ou la Cinémathèque Française.
Quelques mois après, dans le cadre d’un entretien d’admission à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, j’ai rencontré Ruedi Baur. Ce « hasard » a fait naître en moi un certain sentiment de prédestination, comme si mon séjour en France devait naturellement s’inscrire dans cette cohérence « écrite ». Lorsque, quelques jours plus tard, j’ai intégré, dans le cadre d’un stage, le service communication de la Cité, ce sentiment n’a fait que se confirmer. Je me suis ainsi retrouvée à apprendre, en plus du français, ce langage visuel nouveau et fascinant, afin notamment d’en développer certains usages (la newsletter : citefl@sh que vous recevez tous les jeudis, dans le cas contraire, écrivez à webmaster@ciup.fr pour la recevoir).

Créer l’identité de cet espace, à la fois privé et public, à la fois en-dedans et en-dehors de Paris, revient d’un certain point de vue à créer l’identité de l’univers, car la Cité matérialise l’utopie du rassemblement des nations. Le principe de la signalétique de la Cité Internationale de Paris nous rappelle le mécanisme babélien de l’alphabet tel qu’évoqué par Borges :

L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades basses. […] il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques. De ces prémisses indubitables, il déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelque symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible de tout exprimer, dans toutes les langues.

Un an après, élève, designer et résidente, la signalétique de la Cité continue à m’émerveiller à chaque fois que je marche sur la rosace, ou lorsque j’utilise le plan imprimé sur le mobilier pour aider à orienter de nouveaux arrivants, à chaque fois que je découvre un nouveau pictogramme sur mon chemin, vers la piscine ou la bibliothèque. Je pense à ce geste sémiotique, à la fois subtil et imposant, qu’est l’identité graphique de ce site universel, d‘un professeur qui se bat quotidiennement, en tant que producteur de formes, pour faire de nos villes un terreau du civisme. Ceci peut paraître anodin, et c’est pourtant tellement nécessaire. Chaque fois, je ressens cette mise en abyme. En « lisant » ce langage visuel, appartenant moi aussi à cette diversité linguistique, je fais partie de cet espace.  L’intégration s’y produit quotidiennement. ●

Diana MESA
Résidente à la Fondation Deutsch de la Meurthe

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