Crise de l’environnement, crise de civilisation

La crise du modèle de civilisation occidental est bien réelle. C’est l’ensemble de notre contrat social et de notre société de consommation qui se trouve subitement remis en cause. La crise actuelle est unique en son genre. Nous vivons en quelque sorte une époque similaire à la drôle de guerre (la France avait déclaré la guerre à l’Allemagne en 1939 mais il n’y eut aucun combat pendant des mois : la raclée de 1940 et l’Occupation qui suivirent furent beaucoup moins « drôles »), lorsqu’on « savait », mais d’un savoir un peu irréel, aujourd’hui encore tout semble continuer comme avant, et la catastrophe pressentie n’offre aucune prise. De même, ces petits gestes que chacun peut faire au quotidien, cette Charte de la Cité Durable, s’ils sont importants pour une meilleure prise de conscience, semblent ridicules face à l’ampleur du phénomène. Alors que faire ? Se laisser aller au catastrophisme ? A l’humour fataliste de la fin du monde ? Regarder le Ciel, encore une fois, en attendant le miracle ? Ou simplement, à la manière des musiciens du Titanic, continuer à jouer ?

Alors qu’il accédait au pouvoir en 1933, Franklin Delano Roosevelt déclarait « Nature still offers her bounty and human efforts have multiplied it » : en pleine crise, la nature était encore une source inépuisable de revenus, un recours possible. Or la nature est épuisée aujourd’hui, le recours n’est plus possible, le sursis introuvable. La finitude du monde et de ses ressources est bien la cause fondamentale de l’effondrement de la spéculation, des guerres préemptives et de la rhétorique du pillage moderne des dernières richesses enfouies. Jamais l’Humanité n’avait été confrontée à cette promiscuité, à la réduction irrémédiable de sa consommation future de biens naturels. La véritable chute hors du paradis arrive lorsque celui-ci ne nous nourrit plus, ne peut plus donner sans compter comme il l’avait fait jusqu’à présent. La date prévue n’est pas après-demain, ni même demain, c’est tout à l’heure.

La crise climatique et la fin de l’ère des énergies fossiles est l’aspect le plus tangible de la remise en cause des principes de notre civilisation. Alors que selon son président Anote Tong, la République du Kiribati est appelée à bientôt disparaître sous les eaux le diagnostic du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en anglais: Intergovernmental Panel on Climate Change, IPCC) est sans appel : la température d’un monde homogène dans le scénario de croissance économique actuel augmenterait de 6.4°C catastrophiques d’ici 2100. Nicholas Stern, dans The Stern Review décrit lui aussi une baisse du PIB mondial allant jusqu’à 20% sous dix ans si des investissements urgents ne sont pas faits.

Mais cette crise climatique est souvent une expression médiatique ou commerciale éloignée de son cadre conceptuel. Qu’est-ce qu’une crise ? Dès son origine grecque, le mot krisis signifie à la fois « la fin d’un chemin » et la « nécessité de décider » ; c’est donc tout à la fois « choix, lutte, décision ». Il y a dans le terme même de crise le constat de la fin d’une époque et la nécessité de lui survivre. La crise exige donc à la fois son diagnostic et sa propre thérapie. Si comme l’affirme Marx, « die Menschheit stellt sich immer nur Aufgaben, die sie lösen kann » [l’Humanité ne s’impose que des tâches qu’elle peut accomplir], « die materiellen Bedingungen ihrer Lösung schon vorhanden im Prozeß ihres Werdens begriffen sind » [les conditions matérielles de sa solution existent déjà dans son processus de formation]. Mais les problèmes scientifiques et environnementaux sont bien plus profonds que les dysfonctionnements politiques, sociaux ou économiques dont parlait Marx. Il n’est pas sûr que l’Humanité accomplisse cette nouvelle tâche et se survive à elle-même…

Au contraire, un certain récit du réchauffement climatique est construit pour servir des intérêts orientés, notamment technologiques. La recherche est ainsi guidée par les intérêts industriels. Elle s’est par exemple consacrée à la recherche sur les OGM (Organisme Génétiquement Modifiés) qui allaient sauver le monde de la famine. Elles ont surtout servi les intérêts de Monsanto & Cie avec les conséquences que l’on connait.

Thomas Homer-Dixon nous invite à la poursuite d’une autre idée. Dans le Le défi de l’imagination (2003), il tente de démontrer que la société ne doit pas s’appuyer sur la technologie pour faire face aux crises environnementales mondiales. L’imagination nécessaire pour faire les avancées scientifiques se trouve en quantité limitée et peut ne pas concorder avec les besoins actuels et locaux. Sans cette conscience (celle de la conséquence de nos actions qui nous échappent de plus en plus), nous comprenons moins bien la quantité et le genre d’imagination qu’il nous faudra produire pour relever les défis que nous pose l’avenir.

Cette conscience nécessaire à un réveil mondial ne viendra pas tant que le pouvoir de l’argent règlera les rapports internationaux. En effet, Benjamin Constant nous rappelle que « le pouvoir de la richesse est différent du pouvoir despotique. On n’y résiste pas, c’est nous qui la poursuivons », et la poursuite de cette richesse individuelle nous éloigne de toute tentative commune de changer notre mode de vie : plutôt Moi (consommateur) que Nous (citoyens).
Nous sommes ainsi moins intéressés par la chose publique et sommes obnubilés par nos problèmes personnels. Le pouvoir de nos dirigeants résidant dans le fait de « savoir penser à notre place » (Hannah Arendt), une conception consensuelle d’une crise environnementale est impossible, laissant les Cassandre de la crise climatique (et CB!) impuissants à essayer d’empêcher, ou de repousser, la catastrophe.

Plusieurs réseaux de complexité doivent en fait être franchis. Les différents groupes d’intérêt divergents, les factions politiques, les perspectives et visions enracinées dans la culture sont la première forme de complexité, sociale. La lutte épistémologique, entre les disciplines, pour aborder une crise si globale ralentit en fait le processus de prise de conscience. Depuis 1636 et Descartes « l’Homme est maître et possesseur de la Nature », et la science moderne, qui se confronte à une difficulté liée à la recherche de financements, privés ou conditionnés à une approche politique, n’arrive pas à remettre en cause ce principe. Du fait du labyrinthe du pluralisme politique et médiatique, la crise environnementale est manipulée et des évidences sont encore débattues. Pendant ce temps là, le temps continue de passer, à crédit, nous laissant ce goût de cendre et la crainte de n’avoir pas su comprendre et agir, à temps.

Les accidents climatiques sont également diversement interprétés : les inondations successives en Allemagne sont perçues comme directement liées au changement climatique et aux aménagements absurdes, tandis que Katrina apparut comme la seule responsabilité de George W. Bush.

La crise actuelle est enfin et surtout une crise des valeurs, donc une crise générationnelle. Les « adultes », issus du 20ème siècle ont joui d’un monde infini, d’une énergie quasiment gratuite, d’une croissance forte et tendanciellement d’une meilleure vie que leurs parents. Nous ne connaîtrons plus jamais ce monde. Ils s’étonnent de ne pas réussir à nous transmettre ces valeurs : le progrès, l’optimisme technologique, la centralité de l’Etat, une conception téléologique du sens de l’Histoire, la justification du gouvernement des experts. Leurs valeurs sont donc en plein déclin, car on ne peut pas croire aux enseignements d’une génération à tendance cynique et gaspilleuse. Si le modèle capitaliste qu’on nous lègue se base sur la destruction exponentielle des ressources, la reconstruction, le reclaim, la régénération de notre environnement biologique est chose moins aisée.

Les discours consensualistes d’une croissance verte et équitable sont précisément portés par ceux qui cherchent à préserver leur pouvoir illusoire et crépusculaire. Parler d’une croissance durable est un « mensonge contre l’Humanité », prémisse à la réduction démographique drastique à laquelle nous courrons. L’inertie du système est telle qu’il n’y a pas de responsabilité individuelle réelle. Cependant, les béats de la transition énergétique, les négationnistes du changement climatique ou les majors du pétrole surestimant systématiquement les réserves, seront les coupables de notre réveil pénible dans un monde réchauffé, affamé et dans lequel les énergies atteindront leur prix réel : prohibitif.
Si les anarchistes de jadis haïssaient l’Etat parce qu’ils le croyaient tout-puissant, on s’en méfie aujourd’hui car on sait qu’il est faible. Faible en ce qu’il ne sait plus trouver plus la supériorité de l’intérêt général face à la puissance de l’industrie et du capital, incapable de proposer un modèle alternatif pour les générations futures, toujours sacrifiées.

La vision polémologique de l’histoire (amis/ennemis), qui a prouvé son incapacité à résoudre des problèmes globaux, mais qui a nourri la pensée du 20ème siècle, est également à revoir si nous voulons apporter des réponses concrètes à l’imminence de la crise que nous avons accouchée. Hélas, on le voit dans le processus menant à Copenhague, les négociations sont encore menées à l’aune de ces clivages. Les méchants sont tantôt les Chinois, les Américains, les Européens ou les Autres. Face aux privations et aux souffrances de demain, l’origine géographique importera peu. Face à l’adversité, nous serons universellement concernés. Espérer que les Etats, au Danemark, prendront des décisions pour les générations futures, et non pour leurs fleurons industriels respectifs, tient de la naïveté ou de la plaisanterie. Difficile d’en rire…

Nous vivons plutôt dans une ère consacrant la théorie du possible, l’estimation désespérée de fourchettes de hausse de la température, d’années de pétrole, le décompte soumis des années pendant lesquelles nos enfants, ou les enfants des autres, pourront survivre.

Une nouvelle perspective critique vis-à-vis de la technologie, de la science et des pouvoirs de l’Etat est à réinventer. La question de la continuité de l’Histoire, de nos modèles nous est systématiquement  posée et c’est bien la contrainte de la coopération qui semble en résulter.

Notre jeune siècle se voit de plus en plus marqué par le pressentiment de la catastrophe. Le réchauffement climatique et la fin du pétrole ont remplacé la peur de l’hiver nucléaire. Si les spéculations de la guerre froide se sont révélées infondées, l’« apocalyptisme » des productions actuelles nous montre à quel point l’effroi de la finitude de notre monde s’empare des artistes et des intellectuels.

Si Thomas Homer-Dixon annonce que « we are losing the race », il semble que la société civile, dans une dimension locale puisse améliorer la performance environnementale de nos activités grâce notamment à une extension de l’espace de la citoyenneté. Donc à une réduction de l’espace d’influence des barons financiers et industriels, donc de leurs vassaux les Etats modernes. Faut-il encore savoir si l’Humanité peut créer une civilisation durable ?
Il n’est pas permis d’en douter. ●

GLG, 10/2009
Article inspiré des propos de Viriato Soromenho-Marques, à la Résidence André de Gouveïa dans le cadre du cycle citédébats « Habiter le monde de demain » organisé par la Fondation Nationale de la Cité Internationale Universitaire de Paris et soutenu par la Fondation Calouste Gulbenkian.

ERRATUM : Suite à un message de Manuel Rei Vilar, Directeur de la Résidence André de Gouveia, nous tenons à nous excuser de l’erreur qui s’est glissée dans le journal : la conférence a été organisée par la Résidence André de Gouveia dans le Cadre de l’Exposition ENTROPIE avec le soutien de la Fondation Calouste Gulbenkian.


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2 Commentaires

Classé dans Français

2 réponses à “Crise de l’environnement, crise de civilisation

  1. SOSSIEHI Roche

    Bonsoir,
    je suis un étudiant ivoirien en Histoire à l’Université de Cocody et je prépare un livre sur la question de la « crise de la civilisation », « crise du sens ». Cet article m’a beaucoup plu ! Je félicite d’ailleurs son auteur. J’aimerais avoir l’adresse e-mail de son auteur pour avoir des échanges et aussi m’enrichir de ses réflexions !

    Merci !

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