L’Originalité, le Faux et la Neuroscience

Conférence de Monsieur Jan De Maere

Université de Paris-Fondation Biermans-Lapôtre

Vendredi 6 mars 2009

Le connoisseurship est une activité cognitive-perceptive. La neuroscience étudie les phénomènes cognitifs. Au sens historique, l’histoire est la connaissance des faits. Dans le sens identitaire, c’est un mille-feuilles de récits et de mythes. La connaissance scientifique, analyse, questionne, met en perspective et hiérarchise. Elle implique la conscience des faits, pas seulement leur observation. Elle recherche le mécanisme des phénomènes en les explorant et en les traduisant dans des mots qui conservent les idées et les transmettent. Chaque modèle est toujours insuffisant. Mon compatriote Christian de Duve qualifie la vie d’impératif cosmique inscrit dans les lois de la nature. Depuis toujours l’homme cherche à définir cet impératif.

Platon se base sur la géométrie du sphère pour sa théorie de l’esprit, Aristote sur le cœur, voyant le cerveau comme le système de refroidissement du sang. Depuis Aristote, on sait qu’on apprend par association d’idées. En construisant des catégories, en faisant des liens et des tests pour en confirmer la causalité, en ne sélectionnant que ce qui est significatif, Hippocrate est devenu le premier grand connaisseur des maladies et invente le diagnostic. Pour lui, la relation entre l’œil et l’objet est un rayon visuel qui jaillit de l’œil sous l’action de la lumière et éprouve les propriétés de l’objet. Sa perception coïncide de manière absolue avec le monde. Le sens « commun » appréhende ce que les formes ont en commun. L’imagination retient ce que l’œil a perçu et le transmet à la mémoire qui reconnaît la similitude des sensations diverses et qui crée « l’expérience ». Il dit aussi qu’il faut abstraire les objets de la sensation  de leurs particularités pour pouvoir les classer et les connaître. Il se base sur la théorie des fluides corporels, qu’il appelle des « humeurs » pour définir la personnalité. Galenus (130-100 av. J-C.) est parmi les premiers à étudier l’œil et la vision[1], comprenant que le cerveau est le siège de l’âme. Il essaye de comprendre le rapport entre le cerveau et les processus psychologiques et remarque déjà que les blessures à la tête des gladiateurs ont un effet sur leur comportement. Il distingue le cerveau du cervelet après dissection de cadavres et met ainsi la base pour l’anatomie du cerveau.

« Peut-on créer une carte géographique du cerveau d’après le comportement ou est-ce le travail du cerveau en entier ? », c’est la question qu’on s’est posé pendant des siècles. Depuis les Humanistes du XVe s, la dignité de l’homme s’établit à travers la connaissance et sa civilité. Leonardo effectue des dissections qui conduisent à prouver que les nerfs véhiculent les sens et se terminent dans le cerveau même. Vesale prouve que le cerveau est le centre de l’esprit. Ambroise Paré (1510-1590) écrit dans son « Introduction à la chirurgie »[2] : « L’esprit est une substance subtile, aérée, transparente et luisante, faite de la partie du sang la plus légère et ténue, afin que par icelle la vertu des facultés principales, qui gouvernent notre corps soit conduite et portée aux autres parties, pour faire leur propre action ». Même William Shakespeare, dans Merchant of Venice (1596) se pose encore la question de savoir quelle est l’organe qui gouverne l’émotion, quand Portia demande : « Tell me where is fancy bred or in the heart or in the head ?”. Beaucoup de nos étudiants apprennent encore « par cœur » pour exercer leur mémoire. Jusqu’au XVIIe s l’artiste se voit comme l’ingénieur de l’expérience, mais déjà son public tire de cela des interprétations différentes. Malgré ceci un caractère universel se dégage de toutes ces interprétations subjectives.

Descartes est le dernier à être guidé par la théorie de la physiologie des humeurs des anciens grecs. Dans L’Homme, il s’interroge comment les esprits se distribuent dans le cerveau pour causer mouvements et sentiments et décrit une première théorie de la vision, qui contient une explication neuronale. Il répète cette formalisation de la pensée dans Les Passions de l’Ame (1649). Le fluide est l’esprit animal que le cerveau distribue à travers le corps  (Théorie reflexe). Il distingue la différence entre les actions automatiques et celles conscientes qui demandent la participation de l’ « âme rationnelle » (l’esprit). Le corps est la machine qui prend ses ordres de l’âme, coordonné par la glande pinéale (actuellement vu comme l’organe qui sécrète la mélatonine). Sa théorie se base sur la séparation entre le cerveau et l’esprit. Le dualisme cartésien distingue la « res extensa » de la « res cogitans ». Comme Baruch Spinoza (1632-1677) l’écrit dans l’Ethique, l’homme juge les choses suivant la structure de son cerveau qui élabore le jugement moral. L’importance du concept neuronal pour le connaisseur est définie.

Thomas Willis (1621-1675) publie en 1664 The functional organisation of the brain. Il est le premier des physiologistes médicaux à être influencé par les expériences cliniques. Influencé par son ami William Harvey[3], il est membre du cercle des « Virtuosi » qui cherchent à définir les critères d’une nouvelle science. Il est le premier à décrire le fonctionnement du système nerveux[4] et à diviser le cerveau en régions distinctes pour chaque fonction. Christopher Wren illustre ses publications de planches anatomiques. Dans l’édition anglaise de « Cerebri Anatome » (1681) on peut lire pour la première fois le mot « neurology ». Cette connaissance est pourtant loin d’être répandue partout. Anton van Leeuwenhoek (1675) a investigué le nerf optique avec son microscope. Leibniz s’oppose aux empiristes : pour lui penser c’est calculer. Pour Locke et Hume la pensée se construit à partir de la perception. Ces expériences forment l’intuition.

Willis et son étudiant John Locke[5], l’inventeur du « tabula rasa » du cerveau refusent la séparation entre l’esprit et le corps de Descartes. Ils acceptent que les animaux pensent, se souviennent et que ce souvenir soit un produit supérieur du cerveau. Le naturaliste suédois Carl Von Linné établit la première classification des êtres vivants. Galvani[6], Volta et la découverte de « l’électricité animale » ont fait naître la neurophysiologie moderne. L’innéisme est annoncé par Kant. Il est convaincu que nous sommes nés avec certaines formes de connaissance intrinsèque : une connaissance à priori, qui détermine donc la façon dont l’expérience sensorielle est reçue et interprétée. Il fonde son éthique rationnelle sur la conscience du devoir.

Diderot comprend que la disposition fondamentale de raison s’est développée progressivement au cours de l’évolution de la vie sur terre et se distance du modèle d’un monde fixe de Kant. Franz Gall (1758-1828)[7] crée un tableau qui localise chaque faculté innée sur une carte du cerveau. Il  identifie la relation causale de l’organisation du cortex cérébral avec ses fonctions caractéristiques comme le langage. Il découvre en 1792 la fonctionalité indivisible du cortex cérébral, siège de beaucoup de fonctions spécialisées par sa « cranoscopie et phrénologie ». Il pense à tort pouvoir en déduire les facultés intellectuelles, le comportement et connaître l’instinct de l’individu. Les phrénologistes sont les premiers à montrer que la matière grise du cerveau est composée de cellules : les neurones, et que la matière blanche est faite de fibres qui connectent les neurones entre eux.  Erasmus Darwin, grand-père de Charles publie Zoonomia ou Les lois de la vie organique (1794-1796) dans lequel il stipule que tous les êtres vivants descendent d’un ancêtre commun. Au XIXe s les holistes s’opposent aux locationnistes. J.M.P. Flourens (1794-1867) affirme que toutes les régions du cerveau sont impliquées de la même façon dans toutes les fonctions cérébrales. Les deux tendances locationnistes et holistes ont partiellement raison. Certaines zones se spécialisent mais les sens ne fonctionnent pas séparément, ils sont synthétisés à l‘intérieur du cerveau, comme une seule expérience.

Les découvertes de Charles Darwin (1809-1882) nous ont rendus conscients de la descendance commune aux diverses espèces et de la longue histoire de l’être humain : cinq millions d’années. Cette perspective de temps énorme s’oppose aux chronocentristes qui regardent leur temps présent comme la norme absolue. Ils considèrent à tort qu’il y a une fracture entre l’histoire et le présent, tout comme l’évolution nous montre qu’il n’y a pas de cassure entre le règne animal et l’homme.  Lamarck fait de l’hérédité des caractères acquis le mécanisme de l’évolution et l’origine de l’adaptation des organismes. Il souligne le rôle de l’environnement dans le développement de l’individu. Les travaux de Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) et sa  publication Philosophie zoologique (1809) précèdent ceux de Alfred Russel Wallace (1823-1913) qui est contemporain de Darwin. Celui n’est donc pas le seul à énoncer son idéologie évolutionnaire, mais certainement le meilleur communicateur. La continuité de la théorie de Darwin se base sur trois principes qui expliquent la vie sur terre dans toute sa complexité : « variation, sélection et transmission ». C’est comme cela que s’opère la sélection des réponses les plus appropriées par les groupes neuronaux, qui constituent le système nerveux. Une première sélection a lieu au cours du développement à travers les mécanismes cellulaires. La seconde sélection se fait tout au long de la vie par l’adaptation au milieu : certains circuits neuronaux sont plus favorisés et plus sollicités que d’autres parce qu’ils proposent des solutions plus adaptées à l’environnement. Ils sont conservés par stabilisation sélective. En 1844, Darwin rédige plus de deux cents pages qui résument ses recherches sur l’évolution. Le manuscrit ne sera publié qu’en 1909, mais De l’origine des espèces ou moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie paraît en 1859. En 1871 il applique la théorie de l’évolution à l’espèce humaine dans La sélection liée au sexe. Dans La filiation  de l’homme (1871), Darwin propose sa théorie de l’évolution qui mène à l’homme civilisé et qui par sa morale et son instinct, qui reconnaît l’autre comme semblable, s’oppose à l’élimination des moins aptes par la sélection des variations organiques avantageuses. La nouveauté de la théorie de Darwin était qu’il explique l’évolution seulement et suffisamment par la sélection naturelle, permettant d’innombrables variations. Cette théorie est un cadre universel pour penser le monde vivant, mais souffre encore de nombreuses lacunes. Par exemple, les sauts soudains de l’explosion de nouvelles formes de vie complexes au Cambrien, ne peuvent s’expliquer par le processus graduel qu’il suggère. La simultanéité des changements lors de développements nouveaux nécessitait une multitude de modifications interdépendantes, tous au même moment. Il refusait de reconnaître qu’il y a peut-être encore un autre facteur, inconnu jusqu’à aujourd’hui, qui a permis ces sauts inexplicables dans l’évolution.

On prête à mon avis, à tort à Darwin des intentions de discrimination biologique et de racialisation, comme André Pichot le prétend[8]. La théorie d’un monde en évolution sans théologie cosmique et sans finalité nie l’anthropocentrisme et le monde statique crée par Dieu, mais ne sépare pas l’évolution biologique de l’évolution culturelle épigénétique.

Cent cinquante ans après la publication de On the Origin of Species et deux cents ans après la naissance de Darwin, les créationnistes[9] défendent toujours la mythologie de la religion contre la vérité logique et causale de la science. Des barrières à la compréhension de l’évolution font aujourd’hui encore partie de l’éducation dans beaucoup de pays, par respect des préjugés multiculturels. Depuis la publication du livre, on a compris que l’homme  fait plus que  procréer par ‘survival of the fittest’ physiquement. L’efficacité que Darwin voit avant tout physique est aussi mentale et s’adresse ainsi aux plus hautes fonctions du cerveau : la culture et l’art.

L’art est un message aux sens qu’inspire une délectation, une répulsion ou l’indifférence. Son message est rarement neutre, il est une procédure de distinction cognitive qui explore sans danger les meilleures réponses, donnant une jouissance. Le plaisir au XIXe s est pénétré du dolorisme chrétien et de la rigueur Kantienne. Souffrance et travail vont de pair. Une nostalgie de l’harmonie avec la nature, une envie de se reconstituer par-delà des différences, écarte-t-elle l’angoisse et exalte-t-elle le plaisir ? La délectation de l’art est essentielle pour l’imprimer dans notre mémoire et constitue une partie de plus en plus grandissante de l’économie mondiale dans sa définition la plus vaste.

Les médias modernes rendent les ténors de la culture célèbres, riches et adulés. Le public accepte comme pour les champions sportifs la différence de revenu colossal entre eux et leur vedette. Toute une industrie est née de cela et elle prospère tout autant que l’industrie artistique à Anvers aux XVIe s et XVIIe s.

Différents concepts de fonctionnement du cerveau se confrontent au tout début du XXe s. Paul Broca[10] (1824-1880) a découvert la localisation centrale du langage (hémisphère gauche) et la dominance cérébrale. Il fonde la société d’anthropologie en 1859 et détermine les lobes frontaux  et l’hémisphère gauche important pour le langage. C’est avec lui que démarre la neurophysiologie qui analyse le rapport entre les lésions du cerveau et la destruction de la fonction qui lui était liée. Jean Martin Charcot (1825-1893) à la Salpêtrière a établi la neurologie clinique comme une science, dans sa recherche sur la localisation cérébrale (ca 1888).

Les « Holistes » voient le fonctionnement du cerveau comme un tout, les « Locationnistes » comme une collection  de centres hautement spécialisés.

Camillo Golgi (1843-1926), proche des Holistes, a reçu le prix Nobel 1906 ensemble avec Santiago Ramon Y Cajal (1852-1934) qui a découvert l’existence du neurone partant d’un point de vue plutôt locationniste. Ils ont contribué au développement d’un modèle d’organisation fonctionnelle du cerveau basé sur l’idée que la signalisation électrique représente le langage de l’esprit et contrôle le comportement. Cajal avance le fait que les réseaux nerveux, un réceptacle passif d’informations, est discontinu mais qu’il crée la contiguïté entre neurones au niveau des synapses. Leur modèle est construit sur trois éléments :

  1. la cellule nerveuse est l’unité élémentaire
  2. la transmission de l’information au sein de la cellule nerveuse se fait par signaux électriques, potentiels d’action à l’intérieur de la cellule
  3. la transmission synaptique entre cellules nerveuses en émettant un signal chimique (neurotransmetteur) est reconnue par la 2ème cellule qui répond par une molécule spécifique récepteur de sa membrane externe pour établir une connexion spécifique.

Leur contribution à la connaissance de la structure du système nerveux a posé les fondations de l’anatomie neuronale. Ramon y Cajal (1902) a posé comme dogme que les voies nerveuses adultes sont fixées et intangibles.

C’est inexact. Dans des expériences avec des rats et des singes, de nouveaux neurones ont proliféré à partir de cellules souches. Leur migration et leur intégration au tissu nerveux sont à l’étude. Le cerveau a, dans une certaine mesure, la capacité de former [11]de nouvelles connexions neuronales qui aident à le réorganiser efficacement. Ceci peut se faire même sans apport du monde extérieur. Waldeyer en a conclu (1891) que le « neurone » est l’unité anatomique et physiologique du système nerveux. Il emploie aussi le mot « chromosome ». C.S. Sherrington est convaincu que les neurones sont des entités indépendantes qui communiquent entre eux par des impulsions électriques. Ivan Petrovich Pavlov (Prix Nobel 1904)[12] a démontré qu’on apprend par l’association de deux stimuli et la réponse à ceux-ci. Le système nerveux central est une structure bilatérale symétrique composée de parties distinctes. Une fois connu le schéma du comportement, l’analyse du phénomène s’en trouve grandement simplifiée.

Wade Marschall (1907-1972) fut le premier à cartographier la représentation sensorielle détaillée de la vue dans le cortex cérébral[13].

Les quatre lobes du cortex cérébral :

  1. Le lobe frontal fait partie du circuit neuronal gouvernant les jugements sociaux, les aspects du langage, le contrôle du mouvement et une forme de mémoire à court terme baptisée mémoire de travail.
  2. Le lobe pariétal reçoit des informations sensorielles du toucher, de la pression et de l’espace entourant le corps et participe à l’intégration de ces informations en des perceptions cohérentes.
  3. Le lobe occipital est impliqué dans le sens de la vision.
  4. Le lobe temporal est impliqué dans le traitement auditif et dans certains aspects du langage et de la mémoire.

En 1953, James D. Watson, Francis Crick, Avery et Maurice Wilkins découvrent la structure en double hélice de l’ADN (acide désoxyribonucléique[14] : la molécule qui constitue le support matériel des gènes) : l’information contenue dans les gènes contrôle le fonctionnement de la cellule.

En 1956, J.S. Brunner s’écarte du behaviorisme[15] et essaye de comprendre les stratégies mentales utilisées par le sujet afin de résoudre des problèmes. Il souligne l’utilisation des connaissances dans la perception. Dans leur livre « A study of thinking » (1956) Jérôme Bruner, Jacqueline Goodnow et George Austin ont analysé les stratégies que les gens emploient pour apprendre de nouveaux concepts. Ils ne regardaient plus la perception comme réactive, mais comme proactive. Peu de temps après, Brunner et George A. Miller ont fondé le « Center for Cognitive Studies » à Harvard. Malgré les progrès importants on est encore loin de comprendre tout-à-fait l’architecture de notre esprit.

On reconnaît le style d’un peintre dans un tableau de lui qu’on n’a jamais vu auparavant parce que ce tableau présente une « constance d’objet » qui ne correspond pas à des apparences connues, mais plutôt à des objets dotés d’existence en demeurant identiques en dépit de changements considérables de leur apparence[16]. Certaines perceptions du tableau sont privilégiées aux dépens d’autres. Suite à cela les cartes mentales représentant des propriétés du tableau (forme, ligne, couleur etc…) sont sélectionnées. La cohérence interne de la catégorie « tableau X » est construite par les interconnections entre différentes cartes. L’individuation des éléments particuliers est assurée par des schémas particuliers. Le tout s’organise constamment en fonction du moment, du contexte, de l’émotion etc…La perception est bien davantage qu’une simple réponse aux stimulis.

Le faux reconnu comme tel provoque une déception, une émotion négative. Ceci augmente l’activité dans le cerveau droit qui traite les émotions négatives (comme l’anxiété). Le chef- d’œuvre par contre, lié aux émotions positives active des aires cérébrales gauches[17]. D’après les recherches de Sémir Zeki, le cortex préfrontal est moins actif quand on est amoureux de ce que l’on voit. On est donc moins critique. Il est en revanche très actif chez les sujets de l’étude, concentrés sur quelque chose qu’ils détestent[18]. L’objet dépourvu d’authenticité n’est pas forcément un faux ; il peut être une copie ou un pastiche. Opposé au vrai, le faux est ce qui présente l’aspect extérieur de quelque chose sans en avoir réellement la nature, par une imitation soit avouée, soit destinée à faire illusion. Opposé à l’authentique, le tableau n’est pas de celui qu’on veut faire passer pour l’auteur. Le propre du faux n’est pas l’attribution erronée mais l’attribution mensongère. Le faux perd sa valeur quand il est reconnu comme faux. L’œuvre perd les qualités d’originalité et d’invention qu’elle aurait possédées si elle avait été authentique. Le faux agace. Cette colère améliore la concentration et la profondeur « du traitement de l’information, parce qu’elle nous pousse à l’attention. Elle nous réveille d’un état émotionnel neutre et signale que quelque chose ne va pas. Cet effet n’apparaît que pour « des niveaux modérés de colère… »[19].

« Authentique » est d’abord un terme de droit appliqué aux actes certifiés formellement par les officiers compétents, l’adjectif authentique est une qualité de tout texte, objet ou document dont l’origine ne peut être contestée. On peut aussi interpréter authentique dans le domaine de la qualité artistique. L’artiste authentique est celui qui ne fait pas de concessions à la recherche du succès, de la notoriété etc… Mais vise essentiellement les valeurs propres de l’art.

Dans « De re diplomatica » (1681) Jean Mabillon développe pour la première fois la notion d’authenticité (discrimen veriac falsi) et une notion d’observation de la forme comme moyen de datation sur le modèle de la paléographie. Ce modèle était développé dans le centre d’études historiques des Mauristes dans l’abbaye de Saint Germain-des-Prés[20]. Il exigeait l’examen d’authenticité dans sa notion juridique, l’intégration de cette recherche dans un cadre historique se basant sur la connaissance de l’histoire des civilisations et l’emploi des sciences auxiliaires comme la paléographie et la critique des sources. Il exigeait aussi la citation et la présentation des sources comme preuves historiques de l’exposé.

Pourquoi les gens croient-ils facilement des non-vérités ? Les erreurs de l’intuition portent parfois en elles des visions illusoires provoquées par une mauvaise perception ou de mauvaises interprétations. Croire dans ce qui n’existe pas, inventer post-factum des explications, être convaincu de la fidélité de notre mémoire en se souvenant de faits inexistants qui confirment nos attentes, ou voir une logique causale dans une simple coïncidence sont fréquents.  Notre cerveau cherche des explications et interprète parfois mal des événements tout à fait normaux. Chaque coïncidence cherche une cause, si on n’en trouve pas une normale on en présume une paranormale ou transcendantale[21]. Rarement l’analyse scientifique apporte toute l’information objective nécessaire et mesurable. Malgré une intuition bien formée et notre expérience cumulée avec notre connaissance et notre mémoire visuelle, vérifiée contre toute information objective, on peut encore se tromper de bonne foi. Savoir quand brider notre intuition, on ne l’apprend  malheureusement que de ses errerus. Dans la majorité des cas notre intuition est assez bonne, mais dans le monde est plein de déception. Schopenhauer disait : « Savoir que quelque chose est faux est une vérité ». Séparer la réalité de l’illusion par des tests objectifs post factum est essentiel c’est comme ça qu’on a découvert les faux qu’on connaît et qu’on n’a pas encore découvert ceux qu’on n’a pas encore remarqué dans le catalogue raisonné de certains peintres (par exemple Vermeer).

L’évaluation de la qualité sera pour la peinture ancienne toujours un facteur important. Cette forme de cohérence s’impose dans l’impact de chaque message que l’art veut véhiculer. Le talent des faussaires évolue au même rythme que le progrès que font les sciences. L’évaluation de la qualité est le premier facteur qui distingue le vrai du faux pour l’œil exercé. Malgré cela le risque de se tromper n’est que dissimulé, donc réel : « Errare humanum est ». Nos concepts cognitifs pour explorer la culture du passé sont imparfaits, mais se raffinent de génération en génération. L’histoire du connoisseurship et de sciences nous montre comment le passé a construit inlassablement les concepts cognitifs permettant l’accès à l’art. Les neurosciences apportent leur compréhension de l’acte cognitif et perceptif qu’est le connoisseurship. Les données qu’ils apportent démontrent plus clairement qu’avant, les forces et les faiblesses de la pratique qui peut ainsi trouver son cadre de référence adéquat parmi les autres pratiques et sciences liées à l’art. Elle permet aussi de comprendre l’importance des catégories de références régulièrement et adéquatement mises à jour. Le connaisseur vit dans un monde dans lequel il communique.

L’herméneutique du tableau construit un champ organisé de significations qui n’ont pas la légitimité scientifique. Le sens exprimé dans la matière en fait le contenu. L’expression stylistique en définit les formes signifiantes et l’esthétique appréhende le tableau comme art. Tout se base sur l’interprétation et le diagnostic de la matière et des références pré-organisées qui sont fluctuantes en se dirigeant vers leur but. Les différentes disciplines de l’histoire de l’art cohabitent avec le connoisseurship s’ils le veulent ou pas. Les historiens de l’art, même en s’attribuant parfois mutuellement des noms d’oiseaux, font avancer notre connaissance par l’interaction avec l’intuition. Le conflit nécessite que l’on tranche l’ambiguïté qui naît par la multitude d’aspects à juger. Le processus systématique cérébral et conscient de prise de décisions n’évite pas que l’émotion y prenne sa place. Souvent, même quand tous les facteurs rationnels sont vérifiés, on a encore cette idée qu’il y a quelque chose qui cloche, sans pouvoir le déterminer. C’est l’intuition qui nous avertit. Elle découvre des traces non explorées par les concepts de l’histoire de l’art, qui l’avertissent d’un manque de cohérence caché.

Une fois que l’on a perdu la possibilité de se tromper, on perd la liberté de réussir et on arrête d’être une société créative. La connaissance des neurosciences peut permettre au connaisseur à mieux définir son projet et à améliorer sa performance, et en scientifique de mieux juger la capacité de ce dernier. L’inventaire des alternatifs raisonnables se heurte  à des ambiguïtés trop grandes pour être comprises rationnellement. L’expérience et la connaissance tacite sont essentielles pour le connaisseur. L’apport des neurosciences et l’imagerie IRMF nous permettent parfois de situer exactement l’apport de chacun. En comprenant la physiologie du cerveau on comprend mieux les structures et les concepts qui nous permettent de capter le sens de ce qu’on perçoit. Dans l’art, on ne recherche finalement qu’une partie de nous-mêmes, transformé par l’artifice de l’artiste, c’est pour cela qu’on le reconnaît comme art. Le faux représente l’essence de rien, ce n’est qu’un masque séduisant et vide. Il peut tromper énormément et révèle ainsi à juste titre nos faiblesses. C’est triste et juste à la fois. Le faux n’est que l’obstacle à sauter pour atterrir dans l’excellence. La raison et la conscience doivent collaborer pour prendre la moins mauvaise des solutions, ils sont devancés par l’intuition et l’émotion.

Drs Jan De Maere


[1] GALEN 1968, On the usefulness of the parts of the body, vol. I, section: “On the eyes and their accessory organs”, Trouel M.T.May. Ithac, New York, Cornell University Press.

[2] PARE A., Introduction à la chirurgie, éd. 1613, p.23.

[3] HARVEY W., De motu cordis, mettait fin à la théorie humorale.

[4] WILLIS T., Cerebri Anatome, 1664, Oxford, et De anima brutorum, 1672, Oxford.

[5] LOCKE J. (1690), Essai philosophique concernant l’entendement humain, ed. Naert E., 3ème tirage, Paris (1755) 1989, p.250 II 25.

[6] GALVANI L., 1791, De viribus electricitatis in motu musculari commentarius. De bonoviensi Scientiorum et Artium Instituto atque Academia Commentarii 7, 363-418.

[7] Le viennois F.J. GALL proposa au début du XIXe s la théorie de la phrénologie. Chaque capacité cognitive et chaque fonction étaient localisées dans une aire particulière du cerveau.

[8] PICHOT A., Aux origines des théories raciales. De la Bible à Darwin, Flammarion, Paris 2008.

[9] VINCENT C., Le créationnisme étend son influence en Europe, Le Monde, 18.11.2008, p.4.

[10] BROCA P., 1861, Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, dans Bulletin de la société anatomique, 6, p. 330-407.

[11] BEGLEY S., How the brain rewires itself: neuroplasticity, dans Time magazine, 12.02.2007, p. 48.

[12] Pavlov a décrit le phénomène du conditionnement du comportement en étudiant les fonctions gastriques canines. Le réflexe conditionné trouve son origine dans le cortex cérébral. Il a analysé les relations complexes entre les organismes vivants et leur environnement.

[13] Le cortex est une structure complexe qui couvre les deux hémisphères symétriques du cerveau antérieur et est divisée en quatre parties, ou lobes (frontal, pariétal, temporal et occipital). Déplié, le cortex cérébral humain est à peu près de la taille d’une grande serviette de table, bien qu’un peu plus épais. Il contient environ 100 milliards de neurones, chacun comportant autour de mille synapses, ce qui fait un total d’à peu près un million de milliards de connexions synaptiques. ILLUSTRATION: les quatres lobes du cortex cérébral: le lobe frontal fait partie du circuit neuronal gouvernant les jugements sociaux, les aspects du langage, le contrôle du mouvement et une forme de mémoire à court terme baptisée mémoire de travail. Le lobe pariétal reçoit des informations sensorielles du toucher, de la pression et de l’espace entourant le corps et participe à l’intégration de ces informations en des perceptions cohérentes. Le lobe occipital est impliqué dans le sens de la vision. Le lobe temporal est impliqué dans le traitement auditif et dans certains aspects du langage et de la mémoire.

[14] L’ADN est un producteur de protéines dont l’activité dépend de son interaction avec le reste de la cellule. L’ARN messager permet de copier l’information génétique et de la transmettre de cellule en cellule.

[15] BRUNNER J.S., A study of thinking et Beyond the information given

[16] GREGORY R.L., L’oeil et le cerveau, De Boeck Univ. Bruxelles 2000 « Apprendre à voir », pp. 204-205.

[17] Revue Hormones and Behaviour, nov. 2008 (recherches à Taïwan), S. Zeki.

[18] Revue Plosove, oct. 2008.

[19] STEINEL W., les émotions alliées ou ennemies de la négociation ?, dans Le Monde de l’intelligence, n°14, dec. 2008, p.14 (travaux de Moons W. et Mackie D.)

[20] MABILLON J., De re diplomatica libri Vi. In Quibus quidquid ad veterum instrumentorum antiquitatem materiam scripturam & stilum ; quidquid ad sigilla, monogrammata, subscriptiones ac notas chronologicas ; quidquid inde ad antiquariam, historicam, forensemque disciplinam pertinet, explicatur & illustratur, Paris 1681. BRÜHL C., Die Entwicklung der diplomatischen Methode im Zusammenhang mit dem Erkennen von Fälschungen, Fälschungen im Mittelalter, Internationaler Kongress der Monumenta Germaniae Historica, Munich, 1986, 3ème partie, Diplomatische Fälschungen, Hanovre 1988, p. 11-27.

[21] COLE K.C., The universe and the teacup: the mathematics of truth and beauty, New York: Hartcourt Brace 1999, p. 133.

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Français

2 réponses à “L’Originalité, le Faux et la Neuroscience

  1. Un grand merci pour cet excellent article
    amicalement
    Gilles

  2. Drishti

    J’ai toujours pensé que l’école(l’Education National) donne aux élèves des optique pour voir le monde à l’exterieur d’eux-même et que ne donne pas d’optique pour voir leur propre monde .
    Jadis cela a été fait par La Religion, plus tard par les Idéologies, et la Philosophie.

    Je pense que le temps est venu que la science prenne vraiement sa place dans l’explication de comment sa fonctionne et quelles sont les failles du cerveau par rapport a la connaissance, sur quelle base neuroscientifique peut on expliquer la manipulation. Voir ma contribution :
    http://forums.france2.fr/france2/Jusqu-ou-va-la-tele/neuroscience-philosophie-amateurs-sujet_125_1.htm

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s